Dans ma liste de 100 livres pour entreprendre, j’ai mentionné le livre de Reid Hoffman, The Start-up of You: Adapt to the Future, Invest in Yourself, and Transform Your Career, récemment traduit en français par les éditions Diateino, sous le titre Managez votre carrière comme une start-up.

Managez votre carrière comme une start-up

Managez votre carrière comme une start-up

Fuir les exigences de productivité

Le principal enseignement du livre de Reid Hoffman est qu’il faut investir sur soi et son réseau en permanence. Les mutations du marché du travail rendent en effet illusoire l’espoir de faire carrière toute sa vie dans la même entreprise et le même domaine. Dans Mad Men, j’aime beaucoup une réflexion que fait Roger Sterling à Don Draper alors qu’ils s’envolent vers Détroit pour tenter de décrocher le budget publicitaire de Chevrolet. Roger dit mi-sérieux, mi-amusé face à Don qui semble vouloir réviser le pitch :

« Allons, profitons du voyage pour boire et nous détendre, nous n’allons tout de même pas faire l’argumentaire pour la présentation nous-mêmes… Nous sommes des cadres ! »

La série se déroule dans les années 1960 et 1970. Avant l’informatique et internet, aucun cadre n’était soumis en permanence aux contraintes actuelles en termes de productivité. Dans Violence des échanges en milieu tempéré (2003), le personnage de Philippe est tellement absorbé par son travail de consultant qu’il finit par gérer son couple avec les mêmes grilles d’analyse que celles utilisées dans son quotidien professionnel.

Le monde de l’entreprise fait de monitoring et de reporting ressemble de plus en plus à ce que concluait Jean Yanne dans le très soixante-huitard Moi y’en a vouloir des sous (1973) :

« Le monde est fait d’imbéciles qui se battent contre des demeurés pour sauvegarder une société absurde. »

Savoir où on aimerait jouer un rôle dans la société

Je regardais récemment Bibliothèque Médicis, où Jean-Pierre Elkabbach recevait le philosophe Marcel Conche, 91 ans. C’est une tentation journalistique d’aller ennuyer les vieux au soir de leur vie, Jean d’Ormesson s’est même spécialisé dans la veine des éternels adieux. On appréciera les propos de Marcel Conche, interrogé sur son âge :

« On me rappelle constamment que je suis vieux, comme si je ne le savais pas, mais cela ne me décourage pas de vivre encore un peu, uniquement parce que j’ai encore des choses à faire. »

Il y a même un clin d’œil :

« La mort ne peut m’enlever que celui que je suis à 91 ans passés, et celui-là il est très différent de celui que j’étais quand j’avais 35 ans. Ce que je suis est derrière moi. »

Investir sur soi, c’est d’abord s’affranchir de tous les regards extérieurs. Comme le dit très bien Marcel Conche en s’adressant aux jeunes, selon des principes très platoniciens :

« Ne pas perdre son temps à des bêtises mais étudier. Savoir vers quoi on se sent porté de manière privilégiée, savoir où on aimerait jouer un rôle dans la société : si on n’a pas de talent pour la peinture, il faut renoncer à la peinture, si l’on n’a pas les jarrets d’Anquetil, il faut renoncer à la bicyclette… Et si l’on ne se trouve aucun talent, il reste la politique. »

Deleuze confiait sa joie d’être libéré vis-à-vis des contraintes sociales avec le grand âge. Je suis frappé par le fait que beaucoup de jeunes diplômés chez qui affleure l’idée de devenir entrepreneur sont pris par de multiples contraintes sociales. J’ai régulièrement en entretien de conseil personnalisé des personnes qui sont prisonnières des comparaisons qu’elles font, s’imaginant moins douées pour réussir que telle ou telle accointance.

Les études à rembourser, les amis ou collègues qui ont de bons salaires, font de beaux mariages et achètent de belles maisons. Tout se passe comme si le mur Facebook était devenu le centre de tous les désirs et jalousies. Un peu comme ces publicités pour le luxe qui vendent des choses qu’on n’achète pas : la jeunesse et la beauté. On en oublierait presque que chacun se construit une image sur les réseaux sociaux comme autour de la machine à café ou pendant les pauses déjeuners. Cette construction est souvent bien loin de la réalité.

L’accélération du temps de l’entreprise se retrouve dans les perspectives de carrière. Chacun a plus ou moins compris qu’il devrait faire plusieurs métiers au cours de sa vie. Comme aime le dire par provocation un des pionniers du web en France aux jeunes qu’il sensibilise à l’entrepreneuriat via 100 000 Entrepreneurs :

« Il faut investir sur soi et se lancer le plus tôt possible. Car vous allez perdre rapidement vos illusions si vous choisissez une carrière dans l’entreprise. A cinquante ans, quand vous aurez lutté et tout sacrifié pour monter dans la hiérarchie et être reconnu, on vous montrera la porte de sortie car vous serez devenu trop cher. »

When you got nothing, you got nothing to lose (Bob Dylan, 1965)

Marcel Conche parle un peu vite de talent pour quelque chose. Il est surtout question de pratique. Conche le sait lui-même, puisque son seul regret est de ne pas avoir pu commencer à apprendre le grec plus tôt, en raison de ses origines paysannes.

Il faut une dizaine d’années pour parvenir à exceller dans quelque chose. En interrogeant des sportifs de haut niveau, dans Bounce: The Myth of Talent and the Power of Practice, Matthew Syed souligne que la différence entre un champion et un amateur se fait sur les milliers d’heures d’entraînement accumulées durant l’enfance et l’adolescence. Les sœurs Williams ont été programmées par leurs parents pour devenir championnes. Le mathématicien Grigori Perelman a intégré un cursus spécial dès l’âge de cinq ans, cursus mis en place par les autorités soviétiques pour briller dans les olympiades mathématiques internationales. C’est ce qu’on apprend dans la biographie écrite par Masha Gessen et intitulée Dans la tête d’un génie.

Mais dans un monde où l’essentiel des connaissances est disponible via Google sous forme de tutoriels gratuits, il n’est plus nécessaire de devenir le maître de tel ou tel art. Il suffit d’une base de connaissances relativement faibles pour s’en sortir. On le voit très bien en matière de développement web et mobile. Comme le dit souvent Reid Hoffman, si vous ne trouvez pas de développeur, apprenez à coder. Non seulement cela vous permettra d’être libre de créer ce dont vous rêviez, mais en plus vous aurez acquis une compétence durable. Dès lors que votre carrière durera davantage que 41 annuités et sera entrecoupée de périodes de transition professionnelle, autant prendre quelques cours du soir pour apprendre.

Acquérir des compétences pour faire la différence à long terme

Comme le répète Patrick Robin, la majorité des dirigeants d’entreprise ont besoin de leur expert-comptable pour savoir si leur bilan est positif ou négatif. Cela veut dire qu’ils attendent bien après la fin de l’exercice pour connaître l’élément qui devrait orienter une grande partie de leur action au quotidien.

Je me souviens d’un formateur de Créapass qui faisait sa propre analyse sur le dos des demandeurs d’emploi porteurs de projets. Il racontait à chaque session qu’il avait planté deux boîtes faute de n’avoir jamais su lire des documents financiers : il disait s’être fait avoir par un associé la première fois, par un comptable la deuxième fois.

Imaginez ce que vous pourriez gagner à suivre le cours sur les fondamentaux de la finance d’entreprise ou la formation au business plan et au prévisionnel financier. De même, une fois que vous aurez appris à faire un site internet, vous pourrez vous en servir pendant longtemps. Je réalise des sites depuis l’adolescence et, quinze ans plus tard, je travaille toujours cet acquis.

Comme je le dis souvent, l’essentiel est de commencer quelque chose plutôt que de se perdre dans les détails : le fossé entre ignorance et savoir est beaucoup moins grand que celui qui existe entre savoir et action.