Magali Boisseau Becerril lance le 12 juin prochain UnionWeb, fédération des acteurs du Web français. Elle nous présente l’aventure Bedycasa, l’écosystème montpelliérain et sa vision de l’entrepreneuriat.

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Que propose Bedycasa ?

BedyCasa est un site communautaire de réservation de chambres chez l’habitant partout dans le monde. L’idée remonte à 2007, d’abord à partir d’une liste MSN d’amis avant de devenir un blog puis une plate-forme commerciale. Nous offrons à toute personne la possibilité de louer son logement aux voyageurs du monde entier. Cela permet aux voyageurs de dormir chez l’habitant à moindre coût, puisqu’en moyenne cela revient trois fois moins cher que l’hôtel. Le besoin peut intervenir dans le cadre de vacances, de séjours linguistiques, de stages professionnels, d’une recherche d’appartement, d’un événement culturel ou sportif. L’intérêt est alors économique et pratique.

Qui sont vos clients ?

Nos clients sont les personnes accueillantes que nous appelons nos hébergeurs et celles qui voyagent que nous appelons nos voyageurs tout simplement. Ces derniers deviennent locataires temporaires le temps de leur séjour. Au départ, notre clientèle était assez jeune. Désormais, cela s’est démocratisé en raison d’un besoin profond, bien au-delà du désir de vacances.

Pour les voyageurs, la cible a entre 25 et 35 ans (50 % du site). Néanmoins, notre clientèle tend à évoluer vers une population plus âgée qui veut à la fois se loger moins cher et aller à la rencontre de l’autre durant ses vacances. Lorsque l’on voyage à l’étranger, pouvoir bénéficier de conseils personnalisés est extrêmement rassurant pour trouver ses repères.

Du côté des hébergeurs, la cible a entre 45 et 65 ans. Ces personnes ont tendance à louer la chambre de leurs enfants quand elles quittent le domicile familial pour leurs études ou leur travail. La chambre est réaménagée pour pouvoir être louée de manière occasionnelle. Au-delà du lien social créé, cela permet aux hébergeurs de payer leurs factures, une partie de leur loyer ou de s’offrir des sorties. On le voit au quotidien et encore plus dans les pays touchés par la crise comme l’Espagne, l’Italie, le sud de la France et les grandes villes.

Le séjour moyen est de six jours. Nous proposons également des offres pour des séjours longue durée de type échange Erasmus ou stage à l’étranger sur trois ou six mois. C’est très important quand on sait qu’on va être confronté à un choc culturel de savoir que quelqu’un vous attend sur place. Je voyage beaucoup chez l’habitant et je suis toujours curieuse de voir qui va m’attendre à l’arrivée. Pour les stagiaires, c’est une aide précieuse de pouvoir compter sur quelqu’un pour obtenir quelques indications pour prendre ses repères dans la ville.

Quel est votre positionnement entre les sites communautaires d’hébergement gratuit chez l’habitant (couchsurfing) et des acteurs comme Airbnb ?

Nous sommes à la croisée des deux. Les sites de couchsurfing sont basés sur la rencontre, avec une approche très humaine. Notre rôle est d’organiser ces échanges humains en y apportant un atout sécuritaire par le biais de contrats d’assurances et d’un service clients disponible 7j/7. Nous apportons également une plate-forme de réservation : tous les paiements passent par Bedycasa. L’hébergeur est payé le lendemain de l’arrivée du voyageur, grâce au code que ce dernier lui fournit.

Magali Boisseau Becerril

Magali Boisseau Becerril, récompensée aux Women’s Awards de La Tribune, dans la catégorie Techno & Media (mai 2013)

Quelle était la situation quand le projet s’est structuré ?

Quand j’ai lancé Bedycasa en 2007, je n’étais pas la seule à avoir l’idée. Mais entre l’idée et l’exécution, il y a un grand pas car ensuite il faut développer le réseau. Le marché existait depuis des années, mais l’offre était complètement atomisée. Elle l’est toujours, même si Internet a contribué à l’organiser. À l’époque, il n’y avait aucun endroit pour retrouver une information synthétisée. Ma démarche a été assez unique, puisque je me suis appuyée sur mon réseau personnel pour proposer des offres d’hébergement. La valeur ajoutée de Bedycasa tient à cet esprit communautaire qui a permis le bouche-à-oreille au début.

Pour trouver de l’hébergement chez l’habitant, il fallait maîtriser la langue du pays, trouver une association locale ou une agence spécialisée, ce qui revenait à payer très cher des frais de dossier. C’était long et peu fiable, puisque sur les sites de petites annonces, on trouvait tout et n’importe quoi. Nous nous sommes posés comme tiers de confiance, en nous assurant de la validité des offres proposées.

Concernant les fonds d’investissement, il n’y avait rien globalement avant 2010. Quand les fonds Internet ont émergé, un acteur américain très important est arrivé, Airbnb. Cet exemple nous a aidé à lever des fonds, car les investisseurs français sont plutôt frileux : il leur faut des modèles de réussite américains pour commencer à croire en vous. Il nous a fallu attendre plus de trois ans pour franchir un cap, même si d’un autre côté, cela nous a permis de nous développer prudemment. Notre communauté a grandi et nous avons pu régler pas mal de défis qui se posaient à nous.

Vous êtes désormais une quinzaine de personnes, comment votre équipe s’est mise en place ?

Au début, j’ai beaucoup recruté dans mon réseau. Il faut pouvoir s’appuyer sur des gens fiables que l’on connaît bien. La loyauté des collaborateurs est un élément essentiel de la réussite d’une entreprise, tout comme l’esprit d’équipe et la communication.

Je prends mon temps pour recruter. Je cherche quelqu’un qui réponde aux critères du poste, mais je ne m’arrête pas sur un CV : c’est plutôt le potentiel, l’attitude et la personnalité qui font la différence. Les personnes qui se montrent arrogantes et veulent dégager l’impression de tout savoir ne m’intéressent pas. Il faut que la personne puisse s’intégrer au reste de l’équipe, car cela coûte de former quelqu’un.

Je cherche à développer un management participatif et à transmettre des valeurs à tous. Nous avons une charte en ce sens. Il faut que chacun puisse se mettre dans la tête de son manager pour travailler efficacement et décider quelles tâches sont prioritaires.

Quelles sont vos expériences précédentes ?

Auparavant, j’étais salariée, dans le marketing international, pour les pommes Pink Lady. Je voyageais beaucoup et j’en avais marre des hôtels cinq étoiles, en Russie notamment. C’était frustrant de ne pas avoir la connexion avec l’habitant et de devoir subir la clientèle d’affaires qui fréquente les hôtels. J’avais envie d’autre chose, de goûter la cuisine russe et de savoir ce qui se passait dans le pays, au-delà de la vision transmise par les médias. J’étais à la recherche d’authenticité et de convivialité.

Quand avez-vous senti qu’il serait possible avec Bedycasa de concilier travail et passion des voyages ?

Cela a été très long ! Un investisseur va choisir un ou deux dossiers sur des centaines de propositions. Comme il a le choix, il prend les plus rentables. Tant qu’il n’y a pas de financement, il n’est pas possible d’embaucher les personnes dont le stage se termine, ni de faire du marketing, ce qui est atroce, car on ne se fait pas connaître. La puissance du bouche-à-oreille est moindre.

En 2012, nous avons mis en place une grande opération marketing : un tour du monde chez l’habitant. Cela nous a permis de multiplier par cinq nos principaux chiffres, car il y avait une équipe mobilisée et des retombées presse importantes. L’argent est le nerf de la guerre dans l’histoire.

Cette année, nous offrons la possibilité à trois personnes de faire le tour du monde chez l’habitant en deux mois. C’est une expérience unique, qui les marquera toute leur vie. Notre partenariat avec le Guide du Routard et BlaBlaCar nous a permis de crédibiliser l’opération : le Routard est une marque connue internationalement et BlaBlaCar commence à être bien connu.

Sur un plan plus personnel, après avoir été globe trotteuse et visité une soixantaine de pays, il y a eu toute une période où c’était très compliqué de voyager avec Bedycasa. Désormais, toutes les deux à trois semaines, j’organise des road shows en Europe. Nous allons à la rencontre des familles qui hébergent des voyageurs, nous tournons des petites vidéos que nous diffuserons à la fin de l’été. À cette occasion, nous organisons des soirées autour d’un quizz multiculturel pour réunir les gens et attirer la presse. C’est une manière d’allier l’utile à l’agréable.

La vidéo qui a permis à Marie et Margaux de gagner le 2e concours tour du monde de Bedycasa

Vous êtes installés à Montpellier, quel regard portez-vous sur l’écosystème qui se développe localement ?

Nous avons deux incubateurs très dynamiques pour les startups, avec Cap Oméga et Via Innova. La région dispose d’un fonds d’investissement, SORIDEC, et de business angels (Melies, PME Invest et Sud Angels). Des écoles proposent des spécialisations dans les métiers du Web. Il y a des initiatives pour récompenser des idées et des talents comme La Start-Up est dans le Pré.

Grâce au climat et la qualité de vie de Montpellier, beaucoup de Parisiens, de Lyonnais ou de nordistes sont attirés. La mer et la montagne sont proches. Le logement et le coût de la vie sont moins chers. Pour attirer les talents, il y a moins de concurrence qu’à Paris et les salaires sont moins élevés. En revanche, le taux de chômage est très élevé dans la région. En conséquence, les habitants créent leur propre emploi : Montpellier est une des villes bénéficiant d’un des taux de créations d’entreprises les plus élevés de France.

Après avoir levé un million d’euros fin 2012, quelles sont vos priorités ?

Nous souhaitons renforcer notre présence en France et nous développer en Espagne et en Italie. Dans les trois à cinq ans à venir, ce sera sur l’Europe, mais nous y allons doucement car c’est une mécanique complexe dans chaque pays de faire en sorte que l’offre se rapproche de la demande. Nous avons une forte augmentation du trafic et nous ne pouvons pas nous permettre de proposer des offres émanant de profils non vérifiés par nos soins. Nous avons investi dans le CRM, la qualification des profils pour que cette expérience utilisateur soit efficace et donne envie de revenir.

Quels sont vos défis ?

Notre challenge principal est de conserver nos valeurs tout en réussissant à changer d’échelle. Nous voulons réussir à maintenir une structure de coûts qui nous permet de ne pas trop dépenser. Nous cherchons à industrialiser sans aller vers une plateforme anonyme.

Le partage d’expériences humaines est le cœur de notre activité, il faut passer beaucoup de temps à répondre aux questions pour rassurer les gens. Les clients ne reviendront pas s’ils s’aperçoivent qu’il n’y a personne pour les assister au service client. D’un côté, c’est la crédibilité du site qui est en question. De l’autre, les personnes mobilisées au service client ne peuvent pas être mises à contribution sur d’autres tâches, comme la conquête de nouveaux marchés. Dans l’entrepreneuriat, c’est ainsi que cela fonctionne : on règle les problèmes à mesure qu’ils se posent à nous.

Comment voyez-vous évoluer l’industrie du voyage dans les années à venir ?

Je pense que le critère environnemental est amené à compter de plus en plus dans le choix des voyageurs. L’hébergement chez l’habitant concerne l’hémisphère Nord mais également les pays du Sud. Dormir chez l’habitant, cela évite la construction de complexes hôteliers qui génère  parfois de graves conséquences environnementales sur les écosystèmes en termes de déforestation ou de surexploitation des nappes phréatiques.

D’autre part, à mon sens, les voyageurs seront de plus en plus à la recherche de personnalisation. Désormais, les voyages sont répartis tout au long de l’année sous forme de courts séjours. Comme la clientèle s’internationalise dans le même temps et que chaque pays a ses règles en matière de congés, il devient possible de remplir chaque année davantage sa solution d’hébergement. Chaque année en France, il y a 15 % d’offres d’hébergement en plus.

Les solutions alternatives d’hébergement et plus globalement le phénomène de la consommation collaborative sont donc amenés à se développer voire à exploser. Nous sommes encore dans une phase de sensibilisation du public et il faut du temps pour que les mentalités évoluent. Les médias contribuent à ce mouvement en portant le message autour de la consommation collaborative.

Sur le plan personnel, comment envisagez-vous les choses ?

En 2012, j’ai eu des offres de rachat. C’était hors de question pour moi. Je veux répondre le mieux possible aux clients et conserver la qualité de service que nous avons. J’aime ce métier et ce que je fais.

Je cherche à développer mes activités associatives. Comme j’ai fait beaucoup de sacrifices pour mon entreprise, j’arrive à un moment de ma vie où j’ai envie de partager mon expérience et d’aider les autres. J’aimerais éviter à certaines personnes de reproduire des erreurs qui font perdre du temps.

À mon échelle, je souhaite contribuer à la communauté, à mon pays et au développement de l’entrepreneuriat en France. Je lance le 12 juin UnionWeb, fédération des acteurs du Web français. Je n’ai pas eu la chance de faire partie d’un réseau, cela m’aurait permis d’avoir accès aux bonnes personnes plus rapidement. Avec 500 000 € la première année, j’aurais gagné quatre ans de ma vie. Il m’a fallu chercher pendant tout ce temps des compétences et des actionnaires. 80 % des entrepreneurs n’ont pas accès à ce réseau d’entraide communautaire.

UnionWeb a donc pour objectif d’offrir un réseau à toute personne intéressée par le Web. Nous voulons promouvoir une certaine équité sociale. Nous sommes ouverts aux auto-entrepreneurs, à toutes initiatives associatives comme aux grandes entreprises et aux start-ups. Toutes les familles du Web peuvent nous rejoindre : développeurs, banquiers, journalistes… Chaque membre pourra soit venir s’informer lors des événements, soit contribuer aux échanges.

L'équipe fondatrice d'UnionWeb

L’équipe fondatrice d’UnionWeb

Sur le groupe Facebook d’UnionWeb, nous avons eu tout un débat autour de Dailymotion. Ce n’est pas un message très positif pour les investisseurs étrangers. Cela a aussi un impact direct sur les valorisations  futures. De plus, on donne l’impression que les patrons français sont incapables de gérer eux-mêmes un tel accord. L’image donnée est à la fois protectionniste et vieillotte, celle d’un pays qui n’a pas envie de s’ouvrir. Pour se développer quand on est une start-up en France, il faut absolument faire des partenariats avec nos confrères européens.

J’aimerais donc contribuer à changer l’image de l’entrepreneuriat en France. Les entreprises créent de l’emploi et de la richesse. Il existe des moyens beaucoup plus rapides et efficaces de se faire de l’argent que de créer une entreprise. En tant qu’entrepreneurs, nous avons un certain patriotisme et nous sommes fiers de contribuer à la richesse de notre pays mais sommes également ouverts aux autres pays. Notre job est de transmettre cette « pensée positive » et redonner de l’espoir aux Français en les poussant à prendre des initiatives. Si vous regardez bien la définition d’entreprendre dans le dictionnaire, vous y verrez « commencer à faire quelque chose », c’est donc très large et destiné à un grand nombre de personnes, pas seulement aux élites !