Confessions d’un voleur de Laurent Chemla est l’un des premiers essais sur internet qu’il m’a été donné de lire. C’était en 2002, juste après l’éclatement de la bulle internet. Comme l’auteur avait mis en ligne son livre pour inciter les gens à l’acheter en librairie, je me souviens avoir passé un moment à l’imprimer.

Confessions d’un voleur de Laurent Chemla

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Le déluge de données ne tombe pas du ciel

En découvrant le dernier livre de Jaron Lanier, Who Owns the Future?, j’ai eu envie de me replonger dans le texte de Chemla. Inventeur du concept de réalité virtuelle dans les années 1980, Lanier s’interroge sur une meilleure répartition de richesse créée par le travail des internautes. Cette richesse est aujourd’hui au cœur du business model des plateformes qui misent sur le contenu généré par les utilisateurs.

Jaron Lanier recommande un système universel de micropaiement pour que chacun soit rémunéré pour le contenu qu’il produit en ligne. L’auteur a en ligne de mire le phénomène du Big data et les sociétés dominantes qu’il appelle les seigneurs des nuages (« the lords of the clouds ») :

« Les sociétés qui font de la traduction automatique collectent des millions d’exemples de documents qui ont été traduits par des vraies personnes (Linguee.fr est un bon exemple, ndt). Ils repèrent des morceaux de phrases qui sont semblables à ceux de votre document, les traduisent paquet par paquet et assemblent le puzzle. Cela ressemble à un cerveau électronique gigantesque mais, en fait, il s’agit du travail de tonnes de gens qui ne sont pas payés et ne savent même pas qu’ils sont utilisés. Pour chaque nouvelle technologie qui prétend remplacer l’humain, il y a en réalité des gens derrière le rideau. Il faut garder trace de ceux qui fournissent un vrai travail et leur permettre d’être indemnisés. L’automatisation dépend systématiquement des informations produites par un nombre élevé de gens, ce qu’on appelle le «Big Data». Ces données ne viennent pas des anges ou de phénomènes surnaturels : elles viennent des hommes ! Si on les payait pour ces données, on pourrait soutenir l’emploi. » Jaron Lanier, Who Owns the Future?

On pourra remarquer qu’une minorité d’internautes a fait le choix de contribuer sur internet en trouvant des moyens de se faire rémunérer à la marge. Entre l’artiste qui vend ses créations en direct, le blogueur qui distribue son contenu sous formes d’ebooks ou le collectionneur qui gère son espace sur eBay, il y a de multiples manières de toucher une part des richesses via les transactions PayPal. Cela suppose de vouloir se réapproprier son contenu vis-à-vis des réseaux sociaux et d’être dans une démarche active pour développer par exemple une marque personnelle au travers d’un blog.

Quand l’internet fait des bulles

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Chemla appartient à bien des égards à la même mouvance théorique que Lanier, même s’ils se séparent sur la question du logiciel libre (un frein à l’innovation pour Lanier, un fondement de l’internet actuel pour Chemla) :

« On touche là à une énorme contradiction car les gens qui ont construit l’Internet ne sont pas des commerçants, ce sont des universitaires qui ont, dès le début, choisi de partager non seulement leur outil mais aussi leurs recherches sur cet outil. Ils ont donc utilisé des standards ouverts, publiés sans brevet, de façon à ce que les ordinateurs de tous leurs homologues puissent les comprendre. Pour cela, les «recettes» des logiciels qu’ils utilisaient, ce que l’on appelle les sources dans le jargon informatique, ont été mises gratuitement à la disposition du public. Et comme le langage informatique dans lequel étaient écrites ces sources (le langage C) pouvait être lu par tous les ordinateurs, d’autres informaticiens ont pu corriger et faire évoluer les programmes d’origine. C’est sur ce principe que reposent les logiciels libres. Internet n’aurait pas pu exister sans les logiciels libres et les logiciels libres n’auraient pas connu l’essor qui est le leur aujourd’hui sans l’Internet. » Laurent Chemla, Confessions d’un voleur.

En 2002, Laurent Chemla venait d’assister en quelques années au dévoiement d’un Internet centré sur le partage entre universitaires et passionnés au profit du web marchand. Il a lui-même participé de ce mouvement. Chemla se qualifie de voleur entre autres car à l’époque il vendait de l’enregistrement de noms de domaine comme associé-fondateur de Gandi (mon cher hébergeur !). Une opération coûtant 30 cents était facturée 50$ avant la libéralisation des registrars, ces sociétés autorisées par l’ICANN à jouer les intermédiaires pour le dépôt de noms de domaine. Gandi s’est fait un nom en cassant les prix des noms de domaine pour l’époque :

« Une entreprise de cinq personnes (disons neuf en comptant les associés) qui, à la fin de sa première année d’existence, a dégagé un bénéfice d’environ un million d’euros. Une entreprise qui, âgée de moins d’un mois, avait déjà reçu une offre de rachat pour cent millions de francs. Une entreprise qui fut créée à partir d’une idée simple: offrir un service équivalant aux autres pour beaucoup moins cher, en économisant sur le matériel et sa mise en œuvre, en utilisant nos compétences pour contraindre la concurrence à s’aligner sur des tarifs qui lui feraient perdre de l’argent, avec comme but avoué de faire passer tout ce système inique et dépassé aux oubliettes de l’histoire. » Laurent Chemla, Confessions d’un voleur.

Le plaisir de redécouvrir Confessions d’un voleur vient d’abord de l’évocation de noms de sites internet disparus. On trouve des exemples associés aux dérives de la période comme l’entrée en bourse de Multimania ou la levée de fonds de Clust.com. Vous pouvez en savoir plus en visionnant le merveilleux documentaire Quand l’internet fait des bulles, où de nombreux pionniers du web français sont interrogés sur l’euphorie qui régnait alors.

Dans le film Un air de famille, on voit le beau-frère Philippe, cadre dans une société d’informatique (il est numéro 4 répète sa femme), expliquer ce qu’il fait dans un JT régional sur France 3. C’était l’époque où les professeurs de philosophie de lycée et les bons pères de famille étaient devenus petits porteurs, à force de lire les articles aguicheurs dans Capital.

J’ai une tendresse particulière pour les pionniers du Web en France. D’abord parce qu’ils me rappellent mon adolescence, passée en partie à bidouiller des sites internet. Ensuite parce que leurs aventures entrepreneuriales m’ont inspiré et continuent de m’inspirer. Enfin parce que j’estime que leurs noms sont trop souvent oubliés et que leur expérience est insuffisamment mise en valeur. J’ai eu la chance de rencontrer bon nombre d’entre eux à l’occasion d’un travail sur le passage de relais entre cette première génération d’entrepreneurs et la suivante en étudiant Wanadoo, Club-Internet, Ibazar, Kelkoo et PriceMinister.

Les témoignages écrits d’entrepreneurs sur cette période sont encore rares, même si on peut noter le travail de Julien Codorniou, aujourd’hui chez Facebook, et Cyrille de Lasteyrie, pour faire l’histoire de Kelkoo dans Ils ont réussi leur start-up !: La success-story de Kelkoo, bien que le récit verse dans l’hagiographie.

Minitel

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Lors de la rentrée littéraire 2012, La théorie de l’information d’Aurélien Bellanger a remis en lumière le rôle des anciens du minitel dans la marchandisation progressive du web. Laurent Chemla rappelle comment certains services minitel ont protégé leurs rentes (notamment la SNCF) en faisant fermer les sites internet amateurs qui proposaient des services concurrents du minitel gratuitement. Le minitel a financé les investissements sur internet de bon nombre d’acteurs français.

Même les nouveaux entrants ont utilisé cette source de revenu :

« La mise en service du 3615 ETAJV est finalement intervenue en octobre 1996. Pour que ce service contienne toujours les dernières astuces en date, nous avions convenu avec PIC que j’enverrais chaque vendredi un fichier d’extraction des nouvelles astuces de la semaine. Une extraction rendue possible par le travail de François — elle aurait été totalement infaisable si j’avais conservé ma méthode de traitement artisanale sous Word.

Mieux encore, notre serveur Minitel allait devenir la principale source de financement du futur Jeuxvideo.com. Sans le Minitel, le site n’aurait certainement jamais vu le jour. Il est finalement assez drôle que ce bon vieux Minitel franco-français, souvent considéré comme un handicap pour la démocratisation d’Internet, ait été pour nous, au contraire, un véritable tremplin ! » Sébastien Pissavy, Jeuxvideo.com : Une odyssée interactive.

Qui n’a pas sa startoope ?

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Le texte de Chemla est moins intéressant quand il est question des enjeux politiques de l’époque (l’affaire Yahoo) ou quand l’auteur se fait lyrique sur la liberté d’expression (le coup d’Etat permanent) voire cynique sur les dérives nées de l’euphorie internet.  On notera les conseils ironiques prodigués dans le savoureux chapitre « Qui n’a pas sa startoope ? » :

« Conseil numéro 1: faites supporter les risques financiers par d’autres

Il faut commencer par faire le tour des «capitaux-risqueurs» (pas les business-angels, non, plutôt les proches et la famille) qui seront d’autant plus disposés à financer vos ambitions qu’ils auront été aveuglés par le blabla médiatique autour de ces jeunes adolescents riches à milliards et qu’ils ne comprendront rien à vos projets. (…)

Vient alors le moment de trouver un repreneur parmi ceux de vos concurrents qui n’ont pas encore mis la clé sous la porte et qui espèrent, par ce rachat, redonner confiance à leurs propres investisseurs: «Si nous n’avons rien gagné jusqu’ici, c’est à cause de la concurrence, mais les racheter va nous permettre de gagner des sommes folles, alors aidez-nous à financer l’acquisition.» Votre idée vaut de l’or, alors vendez le gouffre financier qu’est devenue votre start-up à un prix qui vous permettra enfin de devenir le rentier de vos rêves. (…)

Conseil numéro 2: apprenez la langue

Votre objectif est de gagner de l’argent sur un nouveau territoire qui a ses lois spécifiques, ses usages et, surtout, sa propre langue. Une langue faite paradoxalement pour transporter le moins de sens possible. Et c’est normal, son objectif n’est pas d’aider les hommes à se comprendre mais d’impressionner les financiers. On évitera donc de dire: «On va fournir des services aux entreprises» pour préférer: «Le concept est un BtoB vertical.» (…) En gros, ça veut dire: «Faites-nous confiance.» (…)

Conseil numéro 3: ayez des idées neuves, mais pas trop

(…) Ce qu’il faut, c’est soit utiliser une vieille idée remise au goût du jour et qui prend en compte les spécificités de l’Internet (économies d’échelle, clientèle mondiale), soit repérer dans le vivier des start-up qui démarrent celles qui ont le vent en poupe et qui vont attirer les investisseurs parce que la concurrence attire la concurrence.

C’est sur cette seconde option qu’a reposé le boom (qui a fait pschittt!) de la net-économie et du Nasdaq: «Il y a de la concurrence, c’est pour ça que nous perdons de l’argent, alors il nous faut davantage d’argent pour tuer la concurrence et devenir rentables.» (…)

Conseil numéro 4: choisissez intelligemment vos associés

Après le premier tour de table viendra l’heure bien ennuyeuse de montrer un produit fini aux investisseurs. Comme vous ne connaissez rien aux réseaux, vous devrez trouver des gens compétents pour vous aider. Justement, il y a plein de techniciens payés trois cacahuètes pour faire un boulot qu’ils n’aiment guère mais dans un secteur qui les passionne. Le truc, c’est d’en trouver un et surtout de ne pas le salarier mais plutôt de lui faire miroiter des perspectives d’avenir. (…)

Des exemples probants existent dans presque n’importe quelle start-up de la Republic Alley (près de la place de la République à Paris). Il suffit d’y traîner la nuit ou le week-end pour y trouver celui qui construit et fait fonctionner l’usine à investissement à lui tout seul au lieu de dormir paisiblement. Même s’il semble bizarre avec sa barbe de trois jours et son tee-shirt taché par la sauce tomate des pizzas, il a l’air heureux. (…)

Conseil numéro 5: introduisez-vous en Bourse

C’est l’objectif de tout fondateur de start-up qui se respecte. Il est inutile de se présenter à un investisseur potentiel sans un «business-plan» prévu pour faire une entrée au second marché dans les deux ou trois ans grand maximum. (…)

Pour que les actions atteignent un bon prix, c’est facile, à la différence de l’économie classique, il ne faut pas vendre des produits mais ses clients. Un client a pu être valorisé jusqu’à vingt mille francs la tête lors d’une introduction en Bourse car c’est le seul moyen de mesurer la valeur d’une entreprise, la rentabilité (les start-up qui entrent en Bourse avec des bénéfices se comptent sur les doigts d’une main) et le prévisionnel (parce que personne ne peut prévoir ce qui vaudra de l’argent sur l’Internet au-delà d’un an, et encore) faisant défaut. Pour atteindre un jour l’équilibre financier, il faut occuper un monopole et rameuter le plus d’investisseurs possible de manière à racheter les concurrents et leurs pertes. Sur l’Internet, la valeur d’une entreprise se mesure au nombre de ses visiteurs. Comme si on mesurait la valeur d’une usine au nombre de gens qui passent devant elle par hasard… (…)

Conseil numéro 6: trouvez un noom

Un nom mais forcément avec deux «o». Pourquoi? Parce que c’est comme ça. C’est un grigri, la preuve qu’on travaille sur l’Internet, c’est joli, c’est mode, c’est tout ce qu’on veut. Une start-up qui n’a pas ces deux «o» collés l’un à l’autre ne vaut rien, et d’ailleurs ceux qui ont négligé ce détail s’en mordent les doigts et changent de nom, comme Cybercâble devenu Noos ou Carrefour devenu Ooshop. Avant que le monde de l’Internet français ne devienne foo, OO voulait dire object oriented dans le langage des programmeurs. Et puis on a vu Yahoo!, Wanadoo, Google, Kelkoo, Alidoo et Bijoo. Sans oublier Akooe, Chaloop, Toobo, Ouiatoo, Onatoo, Voonoo, Woonoz et Bigloo. Et d’ootres sûrement. (…) » Laurent Chemla, Confessions d’un voleur.

Certaines remarques de Laurent Chemla toujours actuelles rappellent combien il vaut mieux partir de ses aspirations plutôt que de vouloir à tout prix se lancer dans l’entrepreneuriat après avoir vu The Social Network.